Sortir l’architecture préfabriquée de la boîte
21 janvier 2026
En collaboration avec Stéphan Langevin
Entre préjugés et innovation, la préfabrication ouvre-t-elle de nouvelles voies pour l’architecture québécoise ?
Le parallèle entre les blocs Lego et la préfabrication a été tracé maintes fois. Le jeu de construction qui a séduit des générations est produit avec une précision et une efficacité incomparables. Justement, ce sont deux caractéristiques dont la construction au Québec ne peut se passer.
Ce n’est pas d’hier que les architectes s’intéressent aux avantages de la préfabrication et en font usage. Pensons à l’accélération foudroyante que les éléments de structure d’acier ont permise… De la tour Eiffel à Habitat 67, ou encore à la maison prête à être livrée, la préfabrication est une industrie très large et diversifiée.
Inspirés par certains modèles d’affaires européens et poussés par une demande grandissante, de plus en plus de joueurs entrent sur le marché : une excellente nouvelle pour les concepteurs québécois.
Cependant, plusieurs semblent penser que la préfabrication ne peut rimer avec beauté, ce qui pourrait freiner l’engouement pour ce type de construction.
« J’ai demandé à la boîte »
Car l’un des créneaux très connus (et mal aimés) est le module préfabriqué. Il est souvent associé aux installations en régions éloignées et, plus récemment, aux classes d’écoles temporaires qui se sont multipliées à la grandeur de la province.
Si ces constructions usinées dans un objectif d’instantanéité restent banales, elles ont néanmoins permis à nos industries de perfectionner leur savoir-faire. L’expertise acquise, alliée aux technologies du Building Information Modeling (BIM) et aux nouveaux modes de construction collaboratifs, est la clé pour sortir le module de la boîte.
À l’image de l’anecdote de Louis Kahn et de la brique, qui rappelle que chaque matériau possède ses propres impératifs, l’architecte doit comprendre les logiques de la préfabrication pour concevoir des bâtiments de grande qualité. Lorsqu’il réussit, les limites de la boîte sont effacées et laissent place à un lieu adapté, durable et résilient.
Repousser les contraintes
Dans un contexte où la crise du logement s’aggrave, où l’industrie du bois peine à trouver son élan, où la rareté de main-d’œuvre freine nos ambitions et où l’urgence climatique nous rattrape, il est impératif de revoir la manière dont nous construisons.
En effet, les constructions de demain doivent atteindre de grands objectifs : augmentation des exigences de performance de l’enveloppe, multiplication des règlements d’intégration architecturale, densification de lots enclavés, réduction du carbone intrinsèque, etc.
En permettant des conditions de mise en œuvre contrôlées et confortables, en accélérant la production de masse par l’industrialisation, en réduisant le temps de chantier, en limitant les pertes et en favorisant une collaboration continue entre concepteur et constructeur, la préfabrication modulaire apporte des réponses structurantes à ces défis.
Bien qu’un changement dans la chaîne de valeur soit requis, l’industrialisation de la construction présente des risques. La standardisation de nos quartiers effraie, avec raison, notre communauté.
Cependant, il faut plutôt utiliser ces craintes (et les exemples de ratés monumentaux comme l’AC Hotel New York NoMad) comme outils de vigilance et moteurs d’innovation. L’exemple suédois, où, selon le rapport Sweden Prefabricated Housing Market paru en 2024, 84 % des habitations unifamiliales intègrent des éléments préfabriqués, démontre qu’avec les bons leviers économiques et réglementaires, l’évolution est possible et gagnante.
Et l’inspiration se trouve aussi sur notre territoire. Entre le programme Maisons Canada, la nouvelle réglementation autorisant la construction en bois massif encapsulé jusqu’à 18 étages, et des projets de recherche comme l’initiative Reconstruct, portée par la Chaire en architecture, énergie et environnement de l’Université McGill et visant à mettre sur pied des solutions de rénovation énergétique à grande échelle avec des panneaux préfabriqués, l’industrie de la préfabrication est en mouvement.
Innover pour demain
La préfabrication n’est pas une idée nouvelle. Pourtant, malgré l’urgence du contexte socio-économique et climatique, nous empruntons majoritairement le chemin familier de la construction traditionnelle, même lorsqu’il se révèle de plus en plus étroit. Il devient évident que ce sentier est saturé et que continuer de le suivre ne solutionnera pas les problèmes que nous cherchons à résoudre.
Collectivement, il nous faut tracer un nouveau passage, plus sobre, plus agile et plus résilient, où la préfabrication est un levier incontournable d’innovation. En comprenant les contraintes qui y sont liées et en exploitant ses potentiels, nous avons l’occasion rare de transformer nos pratiques pour répondre efficacement aux enjeux actuels.
Car ce virage ne se fera pas seul. Il demande l’engagement de toute une industrie audacieuse : architectes, ingénieurs, manufacturiers et décideurs confondus. En somme, il ouvre une possibilité concrète : celle de construire plus vite, mieux et de manière durable. À nous de saisir cette occasion et d’inventer ensemble la suite.
Note – Cet article a été publié originalement dans Voir Vert, le 20 janvier 2026.